Il y a de cela trente-deux ans naissait en Macédoine-Centrale une petite fille aux yeux bleus comme la mer sur laquelle donnait la chambre d’hôpital. N'imaginez cependant pas que cette vue paradisiaque s'accordait avec la vie de la jeune mère allongée dans le lit, sous le drap blanc. Les yeux fermés, les traits tirés, son souffle court emplissait la chambre silencieuse d'une ambiance lourde. Auprès du lit, profondément endormi dans son petit pyjama de nouveau-né, dormait une petite fille ignorante du destin que, dans le couloir, son père et son grand-père lui façonnaient. Dormant à poings fermés, elle n'imaginait pas la vie que l'avenir lui réservait. Mais revenons à la jeune mère reprenant son souffle dans le lit. Elle a l'air bien jeune. Des traits d'adolescente, des cheveux blonds, elle ne fait pas plus de dix-huit ans. Elle a fêté son dix-huitième anniversaire deux mois plus tôt lors d'un dîner aux chandelles, face à l'homme qui lui a fait un enfant. Elle s'appelle Esther Zaïmis. Fille d'un garagiste et d'une prostituée reconvertie en femme au foyer, Esther n'est pas née avec une cuillère en argent dans la bouche. Depuis toute petite, elle a dû se débrouiller seule. Fille unique, sans argent pour faire des études au-delà du lycée, Esther s'est retrouvée à dix-sept ans, sans grands atouts pour sa vie future. Jolie, espiègle, son charme enfantin attira rapidement le regard d'un homme. Un Américain de passage à Thessalonique, pour son entreprise. PDG d'une des plus grandes maisons de disque mondiale, il invita ses homologues grecs dans un petit café de la ville. Et, alors qu'ils parlaient business, Esther entra et tenta de donner son CV désespérément vide au gérant qui, exaspéré par ses demandes presque quotidiennes, la jeta dehors sans autre forme de procès. L'Américain s'en offusqua, quitta le café et rejoignit Esther. Il se présenta. John Alampra. Agé de trente ans, il vit en la beauté juvénile d'Esther un moyen d'éclairer sa vie. Il l'invita donc à passer quelques jours chez lui. Esther comprit rapidement qu'elle pouvait tirer beaucoup de cet étranger qu'elle accompagna jusque dans l'un des hôtels les plus côtés de la ville, faisant face à la mer. Les journées qui suivirent permirent à la jeune Grecque de comprendre tout ce à quoi elle pouvait tendre, toute la sécurité financière que cet homme pouvait lui apporter. Alors elle se laissa faire. Lui n'eut jamais à l'idée de la forcer à quoi que ce fut. A ses yeux, elle était un moyen d'oublier qu'à trente ans il avait gaspillé dix ans de sa vie avec une femme qui le méprisait et qu'il n'avait jamais aimée à élever deux enfants insupportables et à se réfugier dans l'entreprise qu'il avait reprise, après la mort de son père. Et avec Esther, il se sentait comme à ses vingt ans, prêt à conquérir le monde, prêt à revivre dix nouvelles années de calvaire rien que pour son sourire. Ignorant tout des réelles ambitions de la jolie Grecque, John continua à s'imaginer une vie rangée avec une jolie maison à Miami, des enfants et du bonheur. Et puis Esther lui annonça qu'elle était enceinte. Entre temps, John avait acheté un appartement pour elle à Thessalonique et faisait le voyage de New-York à Thessalonique tous les weekend. Il fut ému aux larmes et fit le voyage plus souvent, jusqu'à ce que ses parents l'accompagnent pour rencontrer sa compagne. Ils restèrent tenir compagnie à Esther jusqu'au jour où elle accoucha. Et nous voilà revenus au début de notre histoire, à la naissance d'Aspen.
Dans le couloir de l’hôpital, tandis qu'Esther dort, John et son père, Winston, s'entretiennent très sérieusement de l'avenir de la petite. Hors de question qu'elle grandisse en Grèce : John n'aime pas beaucoup ses beaux-parents et il n'envisage pas qu'Aspen grandisse dans cet univers. Mais il a aussi compris qu'Esther n'avait rien à faire aux Etats-Unis. Le bel Américain sait parfaitement qu'elle ne quittera pas son pays, même pas pour lui. Et il ne sait pas combien il a raison. Lorsqu'il lui propose tout de même de venir avec lui dans son pays, Esther crie au drame, à la tragédie, à l'enlèvement, au viol. Elle n'a jamais signé pour un aller simple vers le pays du père de sa fille. Et comme elle le dit, il n'est QUE le père DE sa fille, pas son mari. John comprend alors. Pour Esther, il n'a jamais été question de fonder une famille. Et elle s'en donne à coeur joie, pour lui faire comprendre que tout ce qu'elle veut, c'est de l'argent pour aller à Athènes et quitter enfin Thessalonique. La mort dans l'âme, John lui donne tout ce qu'elle demande et quitta la Grèce avec sa fille, à laquelle Esther n'a pas adressé un regard, avant de prendre le premier train pour la capitale. Une fois arrivés aux Etats-Unis, Wilson insiste pour qu'Aspen ne vive pas à New-York. Il doute que la grande ville soit un endroit pour élever une enfant. John accepte donc qu'elle parte vivre chez ses grands-parents, dans le bayou. Il sait combien elle sera heureuse en Louisiane, tout comme il l'a été toute son enfance. Et il décide encore de la rejoindre tous les weekend. Mais rapidement, son travail et sa vie familiale ne s'accordent plus. Il fait transférer le bureau central de son entreprise à Bâton-Rouge, la capitale de l'Etat, tandis qu'il achète une maison dans le bayou près de la Nouvelle-Orléans. Et, pour la première fois depuis de longues années, il est heureux.
Aspen grandit donc dans le bayou, chassant les papillons avec le filet de sa grand-mère originaire d'Athènes, Elisàbet ; mangeant les délicieuses pâtisseries au miel remplissant toujours les plats ; jouant avec son père ; apprenant avec son grand-père les valeurs de la vie et le goût du travail bien fait. Et puis elle eut six ans. L'âge d'entrer à l'école primaire, l'âge de quitter les plaisirs de la vie en plein air pour les leçons à l'intérieur. Aspen eut beaucoup de mal à s'adapter à l'école, aux maîtres, aux autres élèves. Elevée pendant six ans en autarcie, dans un petit univers dont elle était la reine, se retrouver jetée dans la fausse aux lions ne la rassura pas. Mais les choses finirent par s'arranger à son passage dans la classe au-dessus, à la rentrée suivante. Une nouvelle institutrice arriva de l'Ohio et changea la vision d'Aspen sur l'école. Son père fut tellement étonné qu'il voulut rencontrer la fameuse institutrice et, de fils en aiguille, il l'invita à dîner au restaurant. Puis ce fut chez lui. Puis elle resta dormir. Et elle finit par prendre de plus en plus d'importance dans la vie d'Aspen et de John. Et, trois ans après la rencontre entre son père et son institutrice, Aspen était assise au premier rang de l'église du quartier, regardant deux personnes qu'elle aimait se dire oui. Mademoiselle Zooey Conrad devint madame Zooey Alampra. Et la bonheur envahit la maison familiale. L'année des douze ans d'Aspen, naquirent les jumeaux : Sean et Grace. Aspen prit très à coeur son rôle de grande soeur, veillant sur ses deux cadets avec une grande affection et un amour débordant. Et puis un jour, John reçut une lettre de Grèce, signée Esther. Elle lui demandait la permission de voir sa fille. Il refusa qu'Aspen entre en contact avec elle, gardant le secret. Mais quelques jours après, il se décida enfin à dévoiler à sa fille aînée ses origines. Aspen n'en eut rien à faire. Pour elle, son sang était américain. Mais au fond d'elle-même, la petite fille sentait bien qu'elle n'était pas exactement comme les autres enfants. D'un caractère plus porté à l'énervement, à l'impatience, à l'espièglerie, ses racines grecques ne pouvaient être évitées toute une vie. Alors elle demande à son père de pouvoir rencontrer sa mère. John refusa tout d'abord, jusqu'à ce que Zooey le fasse changer d'avis. Et pour cela, Aspen fut redevable à sa belle-mère toute son enfance. La rencontre avec Esther brisa les quelques images qu'Aspen s'était faites de sa mère. Elle la découvrit fourbe, dépravée, vulgaire, ironique, cynique et délabrée. Une image qu'elle tente encore d'effacer de sa mémoire, en faisant tout pour ne pas être comme elle. Chassez la naturel et il revient au galop...
Les années passèrent, le bonheur restant chez les Alampra. L'ombre au tableau fut le décès de grand-mère Elisàbet, que les trois enfants adoraient. Aspen en fut particulièrement ébranlée, ayant passé une grande partie de son enfance avec elle. Elle fut enterrée dans le bayou, où elle avait passé presque toute sa vie et où elle avait élevé sa petite-fille avec ses dernières forces. John légua sa maison de disque à l'héritier choisi par ses soins depuis dix ans. Il garda suffisamment d'argent pour vivre confortablement et envoyer ses enfants dans les meilleures écoles du pays : lorsque Aspen eut dix-sept ans, elle quitta le lycée de la Nouvelle-Orléans pour faire une année à Oxford. Elle découvrit ainsi l'Angleterre, prenant deux fois le train pour Paris et tomba amoureuse de cette ville. La capitale française ne reste cependant qu'un rêve pendant les quatre années suivantes. A dix-huit ans, elle intégra l'université de New-York et y rencontra un jeune Parisien. Etudiant en économie, fils à papa, il charma Aspen par de belles paroles et ses profonds yeux verts. Et, malgré les avis contraires de sa famille, Aspen l'épousa à vingt ans. Leur mariage ne fut pas un obstacle pour leurs études. Ils continuèrent jusqu'à quitter l'université chacun un diplôme en poche. Et par une nuit, ils oublièrent de se protéger et neuf mois plus tard, naquît Valentin Preston. John craignît que sa fille ne refasse les mêmes bêtises que sa mère. Il eut peur qu'une grossesse précoce ne détruise ses rêves d'un avenir brillant et heureux. Mais ce fut différent, car Aspen était amoureuse de son Français, tout comme lui l'aimait. Et à vingt-quatre ans, elle le suivit à Paris. Elle, Valentin et son époux, Antoine, s'installèrent dans l'appartement du 6ème appartenant aux D'Artensec, la famille d'Antoine. En plus d'élever son fils, Aspen parvint à continuer ses études dans le management et l'économie. Et elle finit par trouver un emploi comme publiciste dans une agence de mannequinat. L'année d'après, la famille s'agrandit avec la naissance de Joana. Et la vie prit un cours banal. Se lever, s'habiller, lever les enfants, préparer leur petit déjeuner, amener Valentin à l'école et Joana à la crèche, prendre le métro, aller au travail, passer la journée à imaginer la prochaine campagne pour l'agence, rentrer en métro, récupérer les enfants, faire le dîner, attendre le retour d'Antoine, dîner, coucher les enfants, boire un thé, aller se coucher, faire l'amour avec Antoine puis enfin dormir avant une nouvelle journée du même acabit.
Mais le problème, c'est que l'habitude, Aspen a horreur de ça. Elle pense que c'est comme cela qu'un couple meurt. Et elle a peur de voir le sien agoniser. Elle est heureuse, avec son mari et ses deux enfants. Mais elle a besoin d'autre chose, elle a besoin de vivre pour elle et pas seulement au travers des autres. Elle a besoin de son indépendance, dans ce monde d'hommes. Et lorsque l'un de ses amis mannequin lui suggère d'ouvrir sa propre agence de mannequinat, elle se sent revivre. Antoine approuve le projet et promet à son épouse tout le support financier dont elle aura besoin pour réaliser son rêve. Il l'aime et il a bien compris qu'il n'y a que comme cela qu'il la verra à nouveau heureuse. Il a bien vu sa beauté et sa joie de vivre s'étioler jour après jour et il veut la revoir sourire.
Aujourd'hui, Valentin a 11 ans et Joana a 7 ans. Aspen Alampra est la directrice de l'agence Better Fit In, basée dans le 12ème. Mais attention, ce n'est pas n'importe quelle agence de mannequinat. Parce que Aspen a toujours refusé les diktats des hommes sur la femme, parce qu'elle refuse les canons de beauté que des hommes comme Karl Lagerfeld mettent en avant dans les magasines, elle recrute surtout des femmes fières d'avoir de généreuses courbes, des hanches, des fesses et une belle poitrine. Elle travaille avec certains designers des pays nordiques, parce qu'ils sont parmi les seuls à encourager cette idée d'une beauté au-delà d'1m80 et 50kg.